SPECTACLES
 
27 OCTOBRE > 30 NOVEMBRE 2005 CREATION
COPIES
 
AUTEUR CARYL CHURCHILL // MISE EN SCENE ADRIAN BRINE
 
Auteur
 

CARYL CHURCHILL N'A JAMAIS CESSE DE REMETTRE EN QUESTION LE LANGAGE DU THEATRE AUSSI BIEN QUE LE ROLE DU THEATRE. CELA LA PLACE DANS LA POSITION UNIQUE D'UNE GRANDE INNOVATRICE. ELLE N'EST LIEE NI PAR LE DOGMATISME POLITIQUE, NI PAR LE CONFORMISME THEATRAL. SON INTERET POUR LA FORME THEATRALE EST LIE AU POUVOIR POLITIQUE DU THEATRE. ELLE A TOUJOURS CHERCHE DE NOUVELLES FORMES POUR RENCONTRER LES NOUVELLES REALITES POLITIQUES.

Stephen Daldry, réalisateur et directeur associé au Royal Court de Londres

 

PAROLES DE METTEUR EN SCENE

PERSONNE NE REGRETTE PLUS QUE MOI L'IMPREVISIBLE TOTALEMENT IMPREVU QUI N'EST PAS MA FAUTE ET QUI, OUI, REND LES CHOSES ENCORE PLUS CONTRARIANTES *

Caryl Churchill a choisi pour sa pièce, un titre vague A Number. Pour moi, la pièce aurait tout aussi bien pu s'appeler Notre père… Pater Noster. Elle tourne autour de l'histoire d'un homme qui a été un
"mauvais" père et qui, comme dans Œdipe Roi, voit "les péchés" de sa jeunesse refaire surface et se venger de lui.

ALORS JE NE SUIS RIEN QU'UN NOUVEAU LUI. *

Caryl Churchill est l'une des plus brillantes écrivaines de théâtre contemporain. Elle se distingue de ses pairs par son talent à traiter non pas des problèmes actuels, mais des problèmes qui surgiront dans l'avenir. C'est en quelque sorte la "Cassandre" du théâtre. Dans Copies elle aborde la question du clonage humain qui, tôt ou tard, pourrait bien être une réalité !

TU ES EXACTEMENT COMME JE VOULAIS. *

Combien de veufs déçus par leur premier enfant grandissant n'y auraient pas recours ? Un corps identique mais une personnalité tout autre ? Plus réussie, peut-être ?! C'est ce qui arrive au personnage de Monsieur Salter qui pense avoir deux fils génétiquement identiques…

JE NE SUIS QU'UNE COPIE. JE NE SUIS PAS LE VRAI. *

Voyons la situation du point de vue des fils. Un être humain est toujours fier d'être unique et original. Et même dans une fratrie, un frère ou une sœur se distingue toujours des autres. Mais si on n'est qu'une copie, un clone, a-t-on le droit de prétendre à un lien de filiation, a-t-on le droit de dire : "je suis ton fils" ? Ce dédoublement s'avère cauchemardesque…

IL PARAIT QUE SI ON SE RENCONTRE SOI-MEME, ON MEURT. PARCE QUE SI C'EST MOI LA-BAS ALORS QUI SUIS-JE, MOI ?

QUI ON EST S'IMPOSE DE SOI-MEME SINON ON SERAIT QUELQU'UN D'AUTRE, NON ? *

Le cauchemar devient plus horrifiant encore lorsque ces êtres se rencontrent et découvrent qu'ils ne sont pas seuls ! Qu'ils sont plusieurs ! Et que chacun … a un caractère différent.

Caryl Churchill ne fait pas de " prêchi-prêcha ", elle raconte une histoire, à mi-chemin entre le suspense et le comique, comme dans les cauchemars. C'est une pièce merveilleuse, déjà jouée à bureaux fermés à Londres et à New York.

Adrian Brine. Août 2005

* Extrait de la pièce Copies

 

LA NATURE A PRODUIT, AU TERME PROVISOIRE D'UNE LONGUE EVOLUTION, DES INDIVIDUS; NOUS AVONS CREE LES PERSONNES.

Albert Jacquard


Jules-Henri Marchant et Sébastien Dutrieux dans Copies
© Daniel Locus




JE EST UN AUTRE Arthur Rimbaud

À la façon de Prométhée découvrant le feu, nous nous sommes réjouis de chaque progrès. Selon la mythologie grecque, Zeus créant le monde avait prudemment caché aux hommes le secret du feu. Prométhée le leur a dévoilé et en a été puni. Nous pourrions métaphoriquement identifier les scientifiques à Zeus et les techniciens à Prométhée ; les premiers proposent des concepts permettant d'expliquer le cosmos, les seconds apportent la capacité à le transformer. Pour le philosophe Francis Bacon, au XVIIe siècle, le but de la science et de la technique était de réaliser tout ce qui était rendu possible par notre compréhension. À cette philosophie optimiste, nous sommes obligés de substituer celle d'Einstein affirmant, le soir de Hiroshima : " Il y a des choses qu'il vaudrait mieux ne pas faire. " (…)

Des phénomènes évolutifs qui nécessitaient des milliers de générations, des innovations que la nature ne produisait que par erreur sont maintenant réalisables à volonté et rapidement dans les laboratoires. Les êtres vivants ne sont que des choses, la frontière entre l'inanimé et le vivant s'estompe, que devient alors la spécificité humaine ? (…)

Pour appartenir à l'humanité, il ne suffit pas d'avoir reçu la dotation génétique caractéristique de l'espèce, il faut aussi avoir été immergé dans une communauté humaine. Il faut distinguer la définition de l'individu de celle de la personne. Le premier est fait de particules associées en cellules, réunies en organe, la seconde est constituée de liens. Il s'agit de deux univers du discours différents ; le premier est de l'ordre des objets, le second de l'ordre des valeurs.

Les liens que nous tissons constituent la meilleur définition de nous-même. Être un humain signifie être capable de sortir de soi, de dire " je " comme si l'on parlait d'un autre ; Arthur Rimbaud l'a osé : dans son œuvre, " je " se conjugue à la troisième personne.

Albert Jacquard. De l'angoisse à l'espoir. Calman-Lévy. 2002


LE PERE


La fonction paternelle privilégie l'ouverture, le mouvement vers le dehors, l'assomption de l'expulsion et l'affrontement à la réalité extérieure. Elle prépare l'enfant à la violence du monde dans lequel il sera amené à vivre plus tard. Elle dit non à l'enfermement trompeur, desséchant et stérile. Elle dit non au retour en arrière et elle contraint à avancer. (…)

Au fil de l'histoire et de l'évolution des sociétés, le rôle du père a considérablement varié. On pourrait en produire un raccourci saisissant en mettant côte à côte le fameux " pater familias " romain qui avait droit de vie et de mort sur ses enfants et le " nouveau père " démissionnaire, délicat et maternant, lancé à coup de pub et encore encensé comme paradigmatique par nos médias. (…)

Si ce rôle du père a tant varié au fil du temps et en fonction des cultures, c'est qu'il ne pouvait pas en être autrement. Car la fonction qui le sous-tend et l'impulse n'a aucune assise référentielle de l'ordre de la certitude. Le Droit romain en avait déjà fait une de ses bases, en décrétant la mater certissima et le pater semper incertus (la mère est très certaine, le père est toujours incertain).

Condensée autour de ce noyau de doute, la fonction paternelle est suspendue à une définition d'ordre purement relationnelle véhiculée par le langage. Seule la parole la régit de toutes les manières et dans toutes les directions. C'est pourquoi elle a toujours dû composer avec ce qui, dans le contexte où elle se déploie, la favorise ou la bride. (…)

En tous lieux et en toutes circonstances, la fonction paternelle exige d'être soutenue par un environnement sous peine de produire des situations ingérables. Un père ne peut pas en effet se décréter père. S'il le fait, on peut être assuré qu'il provoquera des dégâts considérables dans sa descendance. (…) Nos sociétés, férues de science et de rationalité, qui ont cru bon de s'affranchir des repères symboliques encore en cours dans les sociétés traditionnelles jugées à tort inférieures, récoltent depuis quelques temps déjà le résultat de leur impéritie.

Aldo Naouri. Extrait de Le couple et l'enfant. Éditions Poches Odile Jacob. 2005



DES PHENOMENES EVOLUTIFS QUI NECESSITAIENT DES MILLIERS DE GENERATIONS, DES INNOVATIONS QUE LA NATURE NE PRODUISAIT QUE PAR ERREUR SONT MAINTENANT REALISABLES A VOLONTE ET RAPIDEMENT DANS LES LABORATOIRES. LES ËTRES VIVANTS NE SONT QUE DES CHOSES, LA FRONTIERE ENTRE L'INANIME ET LE VIVANT S'ESTOMPE, QUE DEVIENT ALORS LA SPECIFICITE HUMAINE ?

Albert Jacquard in De l'angoisse à l'espoir. Calmann-Lévy. 2002




Jules-Henri Marchant et Sébastien Dutrieux dans Copies
© Daniel Locus

 

CARYL CHURCHILL SOUS LA PLUME D'ADRIAN BRINE

Cherchez des informations qui concernent Caryl Churchill et vous ne trouverez pas grand-chose. On sait qu'elle est née en 1938, qu'elle a vécu une partie de son enfance au Canada, qu'elle a étudié à Oxford, s'est mariée, a eu trois enfants et qu'elle a écrit un certain nombre de pièces, d'abord pour la radio, et après qu'on l'y ait encouragée, pour le théâtre. Le Times dit d'elle qu'elle est " certainement à compter parmi les six meilleurs auteurs dramatiques actuels… ". Pour mieux la connaître, nous devons nous tourner vers ses pièces et observer sa façon de travailler.

Dans sa jeunesse, elle a rédigé un manifeste qui invitait le théâtre à monter des pièces " qui révèlent de nouveaux mondes au-delà et en deçà de la surface de la vie ordinaire ". Par la suite, elle n'a cessé d'écrire des pièces qui répondaient à cette exigence.

Un des domaines que Caryl Churchill a explorés " en deçà de la surface ", c'est l'Histoire. Elle a écrit parallèlement Light Shining on Buckinghamshire, une pièce sur la guerre civile des années 1640 en Angleterre et Vinegar Tom qui traite de la chasse aux sorcières à la même époque. Mais au-delà des simples faits historiques enseignés à l'école, où on explique que la guerre civile est un conflit entre les "Cavaliers" (les partisans du roi) et les "Têtes rondes" (les puritains), Churchill explore les dessous de l'Histoire : "On nous parle du pas accompli vers la démocratie actuelle mais pas de la révolution qui n'a pas eu lieu. On nous parle de Charles I et de Cromwell mais pas des milliers d'hommes et de femmes qui ont essayé de changer leur vie".

La sorcellerie est également un sujet qui a intéressé Churchill parce qu'elle avait compris : " … que la sorcellerie existait dans l'esprit des persécuteurs, que les sorcières étaient des boucs émissaires dans les moments de tension, comme les Juifs et les Noirs. J'ai vu les connections qui existaient entre l'attitude médiévale vis-à-vis des sorcières et les attitudes qui persistent vis-à-vis des femmes en général..."

Churchill n'a pas seulement écrit sur "l'histoire cachée" (celle qui concerne non pas les dirigeants des révolutions, mais les gens ordinaires), elle a abordé une autre "histoire cachée" : celle des femmes dans une société dominée par les hommes.

C'est dans cet esprit qu'elle a écrit Top Girls : une féministe d'aujourd'hui, Marlène, organise un dîner pour des grandes dames de l'Histoire qui se sont libérées des jalons posés par des hommes. Certaines d'entre elles ont publié leurs mémoires - une aventurière de l'époque victorienne, une geisha japonaise du 13ème siècle - d'autres provenaient de la littérature ou de la peinture comme la Patiente Griselda et la Dulle Griet de Bruegel. Petit à petit, les langues se délient; c'est la fresque hallucinante de toutes ces vies qui se déploie devant Marlène. La seconde partie de la pièce se déroule à l'époque moderne. Churchill montre, non sans génie, ce que ces femmes sont devenues aujourd'hui en transposant les mêmes personnages dans le monde des affaires.

Cloud 9 est une autre pièce majeure de Caryl Churchill. La première partie se déroule dans l'Afrique coloniale de l'époque victorienne, la seconde à Londres un siècle plus tard. L'auteur y compare la répression coloniale à la répression sexuelle des femmes. La deuxième partie, reflétant la révolution sexuelle de notre époque, montre que beaucoup d'énergie vient des femmes et des gays. La note de Caryl Churchill introduisant la pièce, est révélatrice : "… Clive, l'homme blanc, impose ses idéaux à sa famille et aux indigènes. Le rôle de Betty, la femme de Clive, est joué par un homme parce qu'elle veut être ce que les hommes attendent d'elle et de la même façon, le rôle de Joshua, le serviteur noir, est joué par un homme blanc parce qu'il veut être ce que les blancs attendent de lui. Betty ne se perçoit pas comme une femme et Joshua ne se perçoit pas comme un Noir. Le rôle d'Edward, le fils de Clive, est joué par une femme mais pour des raisons différentes… cela souligne l'idée que Clive essaie d'imposer un modèle masculin à son fils…"

Cela démontre une autre caractéristique de l'écriture de Churchill - son talent pour l'innovation théâtrale, sa manière audacieuse de casser toutes les dites "règles" du théâtre conventionnel. Tout comme dans sa pièce sur la guerre civile (Light Shining on Buckinghamshire), elle écrit : "Les personnages ne sont pas joués par les mêmes comédiens à chacune de leur apparition. Le public ne devrait pas se soucier de savoir quel personnage il est en train de voir…."

Comme l'exprime Nicholas Wright* : "…toutes les pièces de Churchill reposent sur une gamme complète d'innovations formelles, ce qui fait que, en remaniant notre notion de ce qu'est une pièce de théâtre, nous appliquons le même regard étonné sur la vie".

Caryl Churchill a fréquemment collaboré avec des compagnies théâtrale à Londres comme le
"Joint Stock" et le "Monstrous Regiment of Women" selon un mode de création qui illustre la manière avec laquelle l'auteur abolit les barrières dramaturgiques. Le programme de création commence par trois semaines de travail en atelier avec les comédiens et le metteur en scène. Par la discussion, la lecture, les jeux et l'improvisation, les comédiens et l'auteur creusent le sujet de la pièce et essayent de cerner les personnages. L'auteur s'éclipse alors pendant deux à trois mois pour écrire la pièce. Il s'ensuit une nouvelle période de six semaines pendant laquelle la compagnie et l'auteur répètent en continuant à travailler sur le texte; finalement vient la mise en scène.

Caryl Churchill a donc tranquillement suivi sa route ; elle ne doit rien aux autres auteurs dramatiques mais elle doit beaucoup aux mémoires historiques et aux livres. Elle a écouté la voix des gens simples qui avaient pris part aux incidents de l'Histoire, la voix des femmes en particulier, et celle des comédiens et de leur imagination autour de sujets tels que la domination politique et la répression sexuelle.

Elle écrit avec un regard de femme. Pourtant, dans Copies, il n'y a pas de personnages féminins; elles en sont exclues. Je trouve cela lourd de sens.

Adrian Brine

* Auteur de 3Vincent à Brixton3, Nicholas Wright a mis en scène certaines des premières pièces de Churchill au Royal Court.




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