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L'EXEMPLE DU DOCTEUR KORCZAK de David Greig

Comment aimer un enfant

Il y a un parfum de légende dans le destin du Dr Korczak, qui consacra sa vie aux orphelins juifs du ghetto de Varsovie et dont les idées novatrices sont à la base de la Convention internationale des droits de l'enfant. Ecoutez son histoire.

Connaissez-vous Janusz Korczak ? Les Polonais qui l'appelaient familièrement "le vieux Docteur", connaissaient bien le son de sa voix, au milieu des années 1930. Il animait une émission de radio à Varsovie, justement intitulée Les Petites Causeries du vieux Docteur. Une émission très populaire, où il racontait des histoires aux enfants et répondait à leurs confidences. Pédiatre et écrivain, il se nommait, en réalité, Henryk Goldzmit. Mais il était plus connu sous le nom de Korczak, le pseudonyme qu'il avait choisi pour signer ses pièces de théâtre et ses romans pour enfants, dont le célèbre Roi Mathias Ier. Il s'intéressait beaucoup aux gosses de rue, dans les quartiers pauvres de Varsovie.

Angelo Bison et quelques poupées dans L'Exemple du Dr Korczak

© photo Daniel Locus

A 34 ans, il ouvre, pour ceux qui n'ont plus de parents, la Maison de l'orphelin. Il sait y faire avec ces mômes souvent agités et rebelles , dont on a volé l'enfance. Il sait les aimer surtout, leur redonner espoir et goût à la vie. Engagé, à la fois idéaliste et pragmatique, il transforme petit à petit son orphelinat en une société d'enfants, organisée d'après des principes d'égalité en droits et en obligations. Un système éducatif fondé sur la confiance, sur l'autogestion, mais éloigné de toute permissivité. Le vieux Docteur pouvait parfois se montrer dur, se mettre en colère. Son but : créer une société plus juste en éduquant les enfants à la démocratie. Ce qui implique de les considérer comme des individus à part entière, de les prendre au sérieux.

Dans l'orphelinat, il met notamment sur pied "le tribunal des enfants", devant lequel peuvent comparaître petits et grands, donc aussi les éducateurs. Il considère que les enfants sont capables de se rendre justice eux-mêmes. Il suffit de leur apprendre et de bien les encadrer. En 1926, il crée La Petite Revue, un journal écrit par et pour des enfants, qui aura un grand succès en Pologne. "L'enfant ne devient pas un homme, il en est déjà un !" a coutume de répéter Korczak, pour qui le droit le plus essentiel est le droit au respect, à l'instar des adultes. Respect pour son ignorance, pour sa parole, pour sa propriété. Respect pour ses échecs et pour ses larmes. Respect pour ce qu'il est.

Cette lucide générosité sera malheureusement balayée par l'horreur nazie. L'émission radio du vieux Docteur est suspendue, parce qu'il est juif. Puis, ce sont les années noires du ghetto de Varsovie, la lutte contre la faim et les maladies. Korczak sera arrêté plusieurs fois parce qu'il refuse de porter le brassard avec l'étoile de David. Il accompagnera ses 200 orphelins jusque dans la mort, au camp d'extermination de Treblinka… Son œuvre et ses idées lui ont survécu. En 1979, c'est en se référant à Janusz Korczak que la Pologne propose à l'ONU, comme l'avait réclamé le Docteur lui-même, en son temps, à la Société des Nations, de rédiger une Convention sur les droits de l'enfant. Le texte verra le jour dix ans plus tard et sera signé par tous les pays, à l'exception de six (dont les Etats-Unis).

C'est ce destin extraordinaire et héroïque que l'auteur anglais David Greig raconte dans sa pièce, L'Exemple du Dr Korczak. A travers un personnage fictif - celui d'Adzio, un adolescent recueilli par Korczak -, il en fait une évocation étonnante, adroite, émouvante. La mise en scène de Jules-Henri Marchant et le jeu des comédiens (Angelo Bison, Valérie Marchant, Steve Driesen, Thierry Hellin et Stanislas Drouart) n'en sont pas moins poignants. Mais le premier mérite de l'auteur et de l'équipe du Rideau est de faire (re)découvrir au public ce personnage singulier qu'était Janusz Korczak. Ses idées restent révolutionnaires. La preuve : la Convention internationale des droits de l'enfant n'a pas repris - loin de là - l'ensemble des droits prônés par le Docteur. Entre autres, le droit de se tromper, le droit au secret, au mensonge, le droit des enfants délinquants à être aimé, le droit à une mort digne, le droit de réclamer et d'exiger, le droit de résister à l'éducation, le droit au respect…

Thierry Denoël/Le Vif/L'Express 07/02/03

C'était un homme

Basé sur des écrits de ce grand pédagogue à la base des droits de l'enfant, cette pièce tout en simplicité remet brillamment en lumière la notion même de société.

© photo Daniel Locus

Angelo Bison dans l'Exemple du Dr KorczakTout ceci a réellement existé. Ainsi commence la pièce de David Greig, auteur écossais au physique d'étudiant. Et en effet, c'est à eux, aux jeunes qu'il s'adresse car l'exemplarité du docteur Korczak est toujours actuelle. Voilà un homme, pédiatre, pédagogue, directeur d'un orphelinat modèle, qui toute sa vie, jusque et y compris au sein du ghetto de Varsovie en 1942, alors que tout autour de lui n'était plus que barbarie et sauvagerie, continuait de croire, d'exercer, d'enseigner aux enfants le droit, la justice, le respect de soi et des autres. L'actualité de cet inlassable combat saute aux yeux alors que partout et tout le temps, sont bafouées ces valeurs qui nous distinguent de la bête. Montrer aujourd'hui à de jeunes esprits la force de la loi, la préséance de la communauté sur l'individualité, de la solidarité sur le "chacun pour soi" est essentiel quand la mode, y compris chez les grands de ce monde, est de faire bande à part, de contourner la règle à son seul profit. Belle exemplarité que celle-là…

En écrivant sa pièce, David Greig pensait au jeune public et aux adultes qui n'exercent trop souvent leur droit à la parole que pour agresser l'autre, d'un "fuck you" généraliste et indifférencié.

Aussi, entendre des comédiens raconter une histoire vraie, dans la force de sa simplicité et sans lamentos, ce récit d'hommes, de femmes et d'enfants, restés humains face à l'humiliation et à la haine, est bouleversant d'intelligence et de sensibilité.

Sur le plateau, le docteur Korczak (merveilleux Angelo Bison), et son assistante (malicieuse, Valérie Marchant), qui tentent vaille que vaille de socialiser le jeune délinquant Adzio (craquant, Steve Driesen), sont entourés de Thierry Hellin et de Stanislas Drouart, qui enchaînent les petits rôles avec autant de présence. Doublés de marionnettes à leur image, les comédiens sont irrésistibles de fraîcheur et d'une jeunesse qui rend d'autant plus révoltant le massacre des innocents. Au milieu d'eux, le vieux docteur tel qu'on l'imagine en effet, posé, fin et ironique quand il y avait lieu de l'être, lui qui demeura aux côtés de ses deux cents enfants jusqu'à Treblinka.

Jules-Henri Marchant crée en français cette pièce qu'il met en mouvement avec souplesse dans les climats, et cette limpidité mesurée des émotions et des propos qui vont à l'essentiel par la seule force des mots, véridiques, extraits des écrits du célèbre pédagogue. Des phrases qui sont à la base de la Charte des droits de l'enfant. Le droit à l'amour, à l'erreur, à l'éducation, au logement, droit de protester, au respect de sa personne et de son jardin secret… pour faire d'eux des êtres dignes et accomplis. Cette pièce superbe tire elle aussi profit de cet enseignement, mêlant le jeu au didactique, les atouts du cœur et de l'esprit, l'humour et l'image, la révolte à la raison. Pas besoin de longs discours, pour donner la mesure de l'enjeu et de la tragédie, une phrase les résume : "Je les ai éduqués pour un monde parfait, comment vont-ils survivre dans celui-ci ?"

Sophie Creuz/L'Echo 06/02/03

Des poupées contre la barbarie

Ecossais, 34 ans, auteur d'une quinzaine de pièces… et un talent fou pour entrecroiser les paramètres de la scène et de l'histoire : David Greig revient au Rideau de Bruxelles en création de langue française (dans une traduction d'Isabelle Anckaert). Après « Le dernier message du cosmonaute à la femme qu'il aima… », voici « L'exemple du docteur Korczak ». Point focal : le pédagogue et écrivain polonais Janusz Korczak, pionnier des droits de l'enfant, qui périt avec ses 200 orphelins juifs du ghetto de Varsovie au camp de concentration de Treblinka.

Créée en 2001 à Edimbourg, la pièce s'ouvre et se ferme sur une mise à distance didactique qui affirme autant la poignante intensité du sujet que sa mise en œuvre théâtrale : « Ceci s'est réellement passé, mais peut-être pas de la façon dont nous allons le jouer », dit en substance chacun des comédiens, en avant-scène d'une sorte de théâtre de marionnettes à la porte-écran noire qui se refermera avec le bruit terrible de celles des wagons à bestiaux des déportés.

Le réel ? L'action d'un homme, son idéalisme, qui croyait aux petites graines de justice et de respect de l'autre, semées dès l'enfance. Ainsi, les gosses de son orphelinat géraient-ils eux-mêmes leur propre tribunal. Utopie que cette forme de résistance à l'oppression ? Ambiguïté : Vous les avez bien éduqués pour un monde parfait, mais comment vont-ils survivre dans celui-ci ?, réplique Adzio, le gamin des rues, voleur, violent par nécessité et recueilli par Korczak dans son orphelinat modèle.

Vrai aussi le départ des enfants, en défilé, vers la gare de marchandises, dont les 200 étoiles jaunes jetées au sol formaient, disait-on, un champ de boutons d'or…

Steve Driesen, Angelo Bison, Stanislas Drouart et quelques poupées dans l'Exemple du Dr Korczak

© photo Daniel Locus

Fait-on du théâtre avec cela ? Oui, et du bon ! D'abord, par la construction de la pièce, tout en ellipses, en alternance de narration, de récit et de jeu, avec le personnage de Korczak comme moteur (un rôle en or pour Angelo Bison, à la naïveté madrée, aux élancements de douleurs maîtrisés). Ensuite, par une variation subtile des tons, du grave au comique, par des moments de poésie comme cet apprentissage de la danse entre l'assistante du docteur (Valérie Marchand, en état de grâce mutine) et Adzio, front buté, profil de lame de couteau, incarné par Steve Driesen, d'une souplesse virtuose. L'accompagnement de cette danse virevolte sur le violon d'une marionnette : fascinante manipulation !

Il n'y a pas d'enfants sur scène mais une petite armée de poupées articulées, très belles (dues à Philippe Maillard), dont ce petit soldat, baïonnette à la main, du haut de sa fenêtre-mirador aux portes du ghetto. Leur mutisme et leur statut d'objet si proche de l'humain sèment une émotion diffuse.

La plupart des autres rôles (le vicaire, le président du ghetto, l'ami…) reviennent à Thierry Hélin, comédien en perpétuelle métamorphose, toujours crédible, et à Stanislas Drouart.

Sans rupture entre l'anecdote et les arrière-plans philosophiques, « L'exemple du docteur Korczak » se coule naturellement dans la mise en scène de Jules-Henri Marchant, sertie par le décor, nettement plus sobre que d'ordinaire, de son fils Nicolas.

Si l'on excepte la musique de fond, trop lourde d'intentions, toute surcharge à la force du propos est heureusement évitée. La fluidité de la mise en scène et le jeu formidable des comédiens lui offrent un champ théâtral vivant bien au-delà d'un quelconque didactisme.

Ces représentations sont accompagnées d'une exposition de documents relatifs à l'action de Korczak et se prolongent par une série de projets éducatifs, dont le spectacle pour enfants « Mathias Ier » (de Korczak), mis en scène par Sylvie Steppé.

Et ce n'est point un hasard si, dans l'autre salle du Rideau, Bernard Cogniaux poursuit ses représentations d'Albert Cohen et de son « O vous frères humains »...

Michèle Friche/© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2003

Le bel exemple du Docteur Korczak


Grande figure de la pédagogie active, le Docteur Korczak est actuellement joué au Rideau.
La pièce de David Greig retrace un vrai combat.

Les dernières phrases de `L'exemple du Dr Korczak´ résonnent encore dans le silence de la nuit. `L'enfant a le droit à l'amour. Le droit au respect. Le droit à l'éducation. Le droit de résister à l'éducation. Du respect pour ses échecs et pour ses larmes.´

Prononcées avec simplicité, force et conviction par les comédiens du Rideau, ces vérités sont celles du Docteur Korczak. Elles ont servi de base à la rédaction de la Convention des droits de l'enfant. Exemple, parmi d'autres, Henryk Goldszmit, alias Janusz Korczak, né le 22 juillet 1878 dans une famille juive polonaise aisée, devient pédiatre et grand défenseur de la pédagogie active comme Neill, Montessori, Decroly ou Freinet. En 1912 et en 1919, il fonde deux orphelinats organisés en république d'enfants. La pièce de David Greig, mise en scène par Jules-Henri Marchant, commence à Varsovie. Sirènes hurlantes, phrases connues mais toujours aussi glaçantes : les Juifs ne peuvent pas sortir des murs du ghetto.

Dans le rôle exemplaire, on retrouve un Angelo Bison, qui campe, de façon intéressante, un Docteur relativement calme et philosophe là où on aurait imaginé, cliché oblige, une personnalité extérieurement plus forte et révoltée. Refusant de porter le brassard jaune, le Docteur Korczak sort chaque jour du ghetto pour nourrir les enfants de l'orphelinat. De retour, `chez lui´, il note tout ce qui se passe, instaure un tribunal des enfants, leur donne la parole, le droit à l'existence. Jusqu'au départ à Treblinka.

Sur plan incliné, Angelo Bison joue avec acteurs et poupées pour interlocuteurs. Outre l'économie considérable de figurants qu'elles permettent, celles-là apportent surtout une belle esthétique de mise en scène créative, douce, et pleine de sens. Elles donnent, en effet, la mesure de la pensée de Korczak. Certaines ont même leur réplique, en chair et en os, comme Stéphanie, la disciple du pédagogue, lumineuse Valérie Marchant, qui adopte peu à peu, et plus encore, l'acrobatique Steve Driesen dans le rôle d'Adzio. Adolescent en révolte, il est venu semer le trouble dans l'orphelinat et, surtout, confronter sa logique réaliste à celle, idéaliste, du Docteur Korczak. Si le spectateur et Stéphanie ne savent plus toujours à quelle vérité se vouer, l'histoire, quant à elle, rappelle qu'à l'épreuve du temps, Korczak et ses écrits l'ont emporté.

Valérie Marchant et Steve Driesen dans l'Exemple du Dr Korczak

 

 

Ludiques, enfantins, Adzio et Stéphanie viennent montrer qu'il s'agit avant tout d'enfants. Leur gaieté rafraîchit la pièce mais paraît parfois trop enjouée. On les préfère en tendresse qu'en pirouettes.

© photo Daniel Locus

La gravité du thème grandit au fil de la soirée, la pièce gagne alors en intensité comme les diverses interprétations de Thierry Hellin - dont la présence sur scène est incontestable. Sans nous emporter de bout en bout, le Dr Korczak émeut lorsqu'il prend une poupée dans ses bras, s'adresse au soldat de garde et incarne un combat qui reste d'actualité. Bel exemple.

© L.B. / La Libre Belgique 2003


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