SPECTACLES
 
 
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MON LIT EN ZINC de David Hare


Un prince de l'Antiquité fit construire un magnifique palais, dont la beauté dépassait celle de tous ceux construits jusqu'alors. Pour achever cette œuvre, il demanda à un cercle de poètes de composer une phrase destinée à être gravée sur le fronton du nouvel édifice et où serait résumée toute la sagesse du monde….

Les poètes se consultèrent et lui proposèrent finalement la maxime suivante : " Tout ceci va disparaître. " C'est aussi le titre du recueil de poèmes écrits par Paul Peplow, l'un des héros de " Mon lit en zinc ".

Adrian Brine

CETTE PIÈCE, IL FAUT LA MONTER MAINTENANT !

David Hare est un homme d'une énorme intelligence, et ses pièces sont pleines de passion. Il a le doigt sur le pouls de la société actuelle. Cette pièce n'aurait pas pu être écrite dix ans plus tôt, car la situation qu'elle explore n'existait pas à cette époque. Cette pièce répond aux préoccupations des gens d'aujourd'hui et reflète le monde actuel. David Hare crée des personnages qui sont au bout du rouleau, victimes d'une société qui va de travers. Le communisme est mort, le socialisme agonise. Les anciens pauvres sont devenus riches, les riches s'appauvrissent. A quoi peut-on s'accrocher ?La pièce est kaléidoscopique ; elle traite de la dépendance certes, mais aussi de la prospérité, du mariage, de la poésie, du communisme… L'auteur utilise la dépendance comme une métaphore. Le jeune écrivain Paul Peplow était jadis dépendant de l'alcool. Il est engagé par un magnat, ancien communiste acharné dont la femme était accro de la drogue. Ils sont tous en quelque sorte " guéris " de leur dépendance. Mais le sont-ils vraiment ? Et si leur dépendance a été amputée comme une jambe, que mettent-ils à la place ?

Adrian Brine

Il n'y a pas de Shakespeare ; il n'y a pas de Beethoven ; assurément et catégoriquement il n'y a pas de Dieu ; nous sommes les mots ; nous sommes la musique ; nous sommes la chose même.

Virginia Woolf

L'ART ET LA RÉALITE

L'expérience d'avoir passé ma vie à raconter des histoires m'a convaincu que dans les arts rien n'est plus difficile que d'être contemporain. La plupart des films et des livres actuels auraient pu être conçus n'importe quand au cours de ces trente dernières années parce qu'ils ne sont pas une réaction à la vie même, mais à d'autres imitations de la vie.

La question mortelle : " Quelles sont vos influences ? " présuppose que pour un écrivain la source primaire de son œuvre ne soit pas ce qui se passe maintenant dans la rue, mais ce qui s'est déjà passé entre les couvertures d'autres livres…

L'ennemi de l'art n'est pas la réalité mais les formules.

David Hare. The Guardian " Why Fabulate ", 2 février 2002

Bernard Sens, Isabelle Paternotte et Christian Crahay dans Mon lit en zinc


David Hare a écrit une pièce qui fouille son sujet, la première chose positive c'est que ses débats sérieux sont présentés de façon légère, portés sur le sujet toujours coloré de l'alcool. La deuxième, c'est qu'elle entrelace le personnel et le politique de façon inattendue. La troisième, c'est qu'elle nous taquine et nous provoque…

Susannah Clapp, The Observer, septembre 2000

L'habileté à toucher notre époque n'est évidemment pas la seule chose dont un auteur ait besoin et c'est la raison pour laquelle sans doute notre œuvre se démode et est oubliée. Qui, d'ici cent ans, lira les pièces les plus intéressantes de notre époque sans une foule de notes explicatives ? Mais tous nous ressentons sûrement que disparaîtrait du théâtre un plaisir essentiel, une vigueur certaine, s'il ne proposait pas des acteurs ayant un don spécial pour lui donner une forme d'urgence et d'actualité. […] Mais, et c'est une chose que je puis jurer " la main au feu ", si l'ambition d'être d'une brûlante actualité disparaissait de notre théâtre, il aurait perdu l'élément qui le distingue et lui donne sa valeur.

David Hare, New Statesman, 1997

La foi obsède David Hare depuis longtemps. Après s'être penché sur les croyances dans " Via Dolorosa ", il revient avec cette nouvelle pièce à l'Angleterre contemporaine et à nos différents substituts à la foi politique et à la foi religieuse. Le résultat est riche et captivant. Il y est question de dépendance. Dépendance à l'alcool, à l'amour ou à cette bouffée éphémère d'adrénaline qu'apportent les affaires comme substitut pour des idéaux… Il y est aussi question de l'insécurité de la vie moderne où les obligations prennent la place des convictions.

Michaël Billington, The Guardian, septembre 2000

 

Boire excessivement, c'est une habitude. Si nous choisissons d'appeler les mauvaises habitudes " des maladies ", il n'y aura plus de limite à la définition du mot maladie.

Thomas SZASZ, Le Journal officiel de la médecine, The Lancet, 1972

 

NOUS SOMMES TOUS DÉPENDANTS

Nous sommes tous " accro " à quelque chose. Est-ce un vice ? Un défaut ? Une faiblesse ? Ou bien l'expression d'un besoin profond, une exigence de transcendance, une envie de sortir de soi ?

Certains se droguent au travail ; d'autres au sexe ou à l'écriture. C'est moins dangereux que l'héroïne ou la cocaïne, mais c'est une dépendance.

Face à cela, la médecine mais aussi la psychanalyse semblent impuissantes. La dépendance est à penser comme primordiale. Tout ce qu'on peut proposer, c'est de substituer à une dépendance chimique une autre forme de dépendance, moins toxique et plus créatrice. La question est alors : comment ?

Pierre Lembeye. Nous sommes tous dépendants, Odile Jacob, 2001

 

Paul : Croyez-vous que quand on est accro, on peut un jour tourner la page ?
Victor : Ma foi…
Paul : Vraiment ?
Victor : Vous avez raison. C'est le cœur de la question.
Paul : En effet. C'est le cœur de la question.
Victor : Mais elle en était venue à considérer sa dépendance vis-à-vis des Alcooliques Anonymes comme plus sinistre et plus menaçante que sa dépendance vis-à-vis de l'alcool. Mon amie pensait qu'ils remplaçaient la dépendance vis-à-vis des drogues par une dépendance vis-à-vis du café et de l'aveu, vis-à-vis de ce qu'on pourrait appeler le redoutable cercle des chaises. (…) Qu'aimiez-vous boire ?
Paul : Pardon ?
Victor : Quelle était votre boisson favorite ?
Paul : J'avais une faiblesse mortelle pour les Manhattan. (…)
Victor : Et si je vous en offrais un maintenant… C'est ça, n'est-ce pas ? Si vous étiez guéri, vous seriez guéri de ce désir. Mais qui veut être guéri du désir ?

Mon lit en zinc

Bernard Sens et Christian Crahay dans Mon lit en Zinc


Il y a des moments, en tant qu'alcoolique actif, où dans un éclair de lucidité, vous saisissez que l'alcool est le problème central, une espèce de glu liquide qui écrase tous les rouages actifs et vous cloue sur place. J'adorais la sensation que la boisson me donnait, j'adorais son pouvoir spécial de déviation, son aptitude à déplacer la conscience de moi-même vers autre chose, quelque chose de moins douloureux que mes propres sentiments. J'adorais les rituels, la camaraderie avec d'autres, la sensation chaude et fondante de bien-être et de courage que cela me donnait
.

C. Knapp. Boire: une histoire d'amour
Quartet Books LTD, 1997
Extrait du programme de " My Zinc Bed ", Londres, 2000


" L'état dans lequel je me suis mis(e) n'est pas étranger à l'écriture. A chaque fois, à chaque mot, c'est le tout de vous même qui est écrit, livré au rectangle blanc, à l'esprit du monde. Dans l'emportement de la phrase, la douleur est telle que l'alcool était comme un soulagement, un allègement, un contrepoint à la page écrite. Désormais vous êtes davantage exposé à la nudité du mot, à la souffrance, encore plus seule ".

Marguerite Duras, citée par Yann Andrea, M.D., Editions de Minuit, 1983


DÉPENDANCES…

L'expansion des techniques et des produits qui modifient les états de conscience et les corps se confirme. Une nouvelle substance miracle chasse l'autre, réponse à de nouvelles angoisses : le Viagra pour vivre une sexualité " top niveau ", la
Ritaline pour calmer une enfance trop agitée, le Prozac pour atteindre un bonheur sans effort. […]. Peu à peu, les institutions découvrent que ce n'est pas la substance qui pose problème, mais l'usage qu'on en fait. Devenir dépendant a
toujours à voir avec ce combat là : faire bonne figure et fuir la réalité.

Des dépendants, il y en a de toutes sortes, comme il y a toutes sortes d'êtres humains. Méfions-nous des définitions définitives, des classifications qui prétendent tout expliquer et encadrer. La dépendance traduit notre difficulté à gagner en autonomie, à grandir et à progresser. De nombreux parcours de vie existent, des tempéraments différents, des modes de vie et d'addictions divers.

Une addiction est une relation pathologique avec une substance ou un comportement qui modifie l'humeur et dont les effets sont destructeurs. Le mot "pathologique " traduit l'idée d'une pulsion irrépressible qui conduit à la répétition de l'expérience, quelles que soient les conséquences. Il s'agit d'un asservissement, d'une perte de libre arbitre. L'alcoolisme
quand le premier verre conduit à finir la bouteille puis à en ouvrir une autre ; la toxicomanie quand plus rien n'existe que la dose promise, ni amis, ni famille, ni amour ; la boulimie quand on vit pour manger au lieu de manger pour vivre…Ou encore, des semaines de 60 heures et les dimanches après-midi au bureau, les week-ends engloutis devant les machines à sous, la voiture garée en double file le temps d'acheter des vêtements qui ne seront jamais portés…Et aussi ces petits gestes devenus insignifiants à force d'être répétés mécaniquement : cartouches de cigarettes en réserve, tasse de café à portée de main, télé allumée toute la journée, tranquillisants du soir.

Alors, tous dépendants ?

Frédérique De Gravelaine & Pascale Senk. Se libérer des dépendances, Robert Laffont, 1995

 

Les capitalistes croient qu'ils maîtrisent tout. Victor, " Mon lit en zinc ". David Hare

" Quel cliché idiot ! Quelle stupide ambition !
Si tu me demandes pourquoi certains hommes se conduisent toujours comme des imbéciles, c'est parce qu'il sont amoureux de cette idée grotesque qu'il y a une chose qui s'appelle " prendre en main ". Et maintenant tu veux que les femmes s'y mettent, tu veux qu'elles colportent cette même fable idiote ! (…) " Prendre en main nos vies ". Qui prend sa vie en main ? (…) Personne ! Si tu ne le sais pas, tu ne sais rien. Ce sont les enfants qui crient : " Regardez-moi, c'est moi qui conduis la voiture… "

Esmé, " Les Cahiers de Amy Thomas ". David Hare.
Création en langue française au Rideau de Bruxelles, 1998

 

Une société se définit, entre autres, par un ensemble d'usages linguistiques, alimentaires, artistiques, vestimentaires, sociaux, pédagogiques, cliniques, juridiques, économiques. Chacun peut constater qu'il n'y a pas de société qui n'ait ses dépendances spécifiques. Si chaque société manifeste ses dépendances, c'est vraisemblablement pour annoncer, à sa façon, qu'aucun être au monde n'est indépendant de son monde. Ce n'est pas l'autonomie qui gouverne mais la dépendance. On ne peut aborder le problème des drogues qu'en posant la dépendance comme fondatrice. (…)

Aujourd'hui, la terre est devenue globale. Les toxicomanies n'échappent pas à cette évolution. Elles sont passées d'un mode aristocratique au début du XXè siècle à un mode démocratique ou de masse, aujourd'hui. La civilisation de la mégalopolis qui réduit tous les régionalismes envisage tout en termes d'évaluation techno-scientifique, de valeur économique. Ces dernières évaluations réduisent tout, refroidissent tout, d'où l'exigence multipliée de médiations qui donnent de la chaleur, chimiques, physiques ou psychiques.( …)

Cette évaluation moderne qui rapetisse tout et refroidit tout est une nouvelle vision encyclopédique fermée ; elle privilégie une vision au loin, étroite, stricte, rigoureuse comme le froid de la banquise sans aucune place pour l'accueil du symptôme, l'interprétation du lapsus. Cette vision donne une impression immense de puissance. Le mode de communication favorise la relation télé qui éloigne, engourdit, oublie le corps dans sa multisensorialité. Les croisades contre la douleur et contre la mort pensée comme euthanasie programmée par la chimie sont devenues les signes du progrès ! (…)

C'est probablement la démesure d'autonomie demandée aux citoyens qui oblige en retour certains à produire des rituels de dépendance.

Dépendre est primordial. L'émergence de l'être est caractérisée par l'excès, la démesure, les pulsions violentes et incontrôlées. Tous les exercices de maîtrise, chimiques, physiques, psychiques et sociaux qui prétendent dominer les forces pulsionnelles finissent par s'épuiser. Cependant, si nous n'avons pas besoin d'une clinique de la dépendance, il est vrai qu'il nous faut une clinique de la " stupéfiance " qui admette l'expérience toxicomaniaque comme un héritage. Un héritage complexe avec ses points forts et ses négativités.(…)

Aujourd'hui, l'amour est une drogue, une histoire de médiations chimiques. La télévision, Internet, les jeux vidéo sont des drogues. Le sport est une drogue permettant la fabrication d'équivalents morphiniques naturels, les endorphines. Le travail peut en être une aussi.

L'informatique fabrique des cyber-addicts incapables de présence humaine. (…)

Sans aller chercher ni dans les écrits techniques, médicaux, juridiques, sociologiques, ni chez les écrivains qui ont eu des expériences toxiques, l'héritage toxicomaniaque moderne est caractérisé par une modification de la rencontre, de la présence à soi et à l'autre. Cette modification va dans le sens de l'instantanéité de la rencontre. Il s'agit de sentir l'autre de la façon la plus immédiate.(…)

Penser à quelque chose, à quelqu'un, c'est se pencher, prendre soin. Tout penchant, tout tropisme, est une dépendance. Il n'est pas de bon penchant. Tout penchant peut provoquer des courbatures spécifiques. Toute pensée est narcotique. (…)

La modernité toxicomaniaque actualise un refus tonitruant devant les récits qui nous bercent, les sublimes et héroïques fondations, la prise en vue de la finalité de l'Homme que sont la victoire sur la matière, la réalisation de l'esprit, le soi-disant accès au symbolique, l'autonomie du citoyen, la société sans classe, messianismes sacrés et profanes. La démesure immédiate de l'humain est fondamentale, primordiale et le reste. Toutes les procédures visant à masquer, camoufler, dénier ce constat sont en échec.

Pierre Lembeye. Nous sommes tous dépendants, Odile Jacob, 2001

 

JEAN-MICHEL DÉPRATS

Jean-Michel Déprats est né en 1949. Il est maître de conférence à l'Université de Paris X Nanterre.

En 1972, il a fondé une jeune compagnie, le Théâtre de la Colline, et présenté au théâtre de l'Ecole Normale Supérieure des auteurs contemporains (Bergman, Ghelderode, …) ainsi que des créations collectives.

Depuis 1980, il se consacre surtout à la traduction shakespearienne ; il a traduit pour le théâtre près de trente pièces de Shakespeare mises en scène entre autres par Irina Brook, Matthias Langhoff, Jacques Lassalle, Jérôme Savary, Georges Lavaudant et Peter Zadek.

Il est également l'auteur d'une traduction du " Baladin du Monde Occidental " de J.M. Synge, mise en scène par Jacques Nichet ; de " Orlando " d'après Virginia Woolf, mise en scène par Bob Wilson; de " L'Importance d'être constant " d'Oscar Wilde, mise en scène par Jérôme Savary au Théâtre de Chaillot et par Gérald Marti au Théâtre des Galeries en 2001 ; d' " Edouard II " de Christopher Marlowe, mise en scène par Alain Françon et de " Dommage qu'elle soit une putain " de John Ford, mise en scène par Philippe van Kessel en 1998 au Théâtre National.

Pour le cinéma, il a établi la version doublée de " Henri V " réalisé par Kenneth Branagh et de " Hamlet " réalisé par Franco Zeffirelli.

Il dirige la nouvelle édition des Œuvres Complètes de Shakespeare dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard) dont les deux premiers volumes, " Tragédies " paraissent en avril 2002.



JOHN OTTO

John Otto est né en Nouvelle Zélande. Après ses études, il travaille pour le New Zealand Ballet et pour l'opéra. Il a conçu d'innombrables décors d'opéra, de théâtre et de ballet dans de nombreux pays d'Europe.

John Otto a débuté sa collaboration avec le Rideau en 1979 comme scénographe de " Un penny pour une chanson " de John Whiting. Depuis, il a réalisé les décors et les costumes de nombreux spectacles mis en scène par Adrian Brine. Parmi les plus récents : " Voyage avec ma tante " de Graham Greene, " Mémoire de l'eau " de Shelagh Stephenson et " Alarmes etc. " de Michael Frayn.


JOSEPH CONRAD (1857 - 1924)

Cité au début de la pièce, c'est l'un des plus grands romanciers anglais du siècle dernier. Il est l'auteur de " Lord Jim ", " Nostromo ", " Sous les yeux de l'Occident " , " L'Ecumeur de mer " et " L'Agent secret " (filmé par Christopher Hampton, avec Gérard Depardieu).

Il est reconnu pour l'excellence de son style et la perfection de son langage. Pourtant, il était marin polonais - Jozef Konrad Korzeniowski - et l'anglais fut sa troisième langue (après le polonais et le français).


Le service pédagogique | Tél. 32 (0)2.507.83.62
Christelle Colleaux | christelle.colleaux@rideaudebruxelles.be