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LE LIVROPATHE de Thierry Debroux

Que sent une pièce de Thierry Debroux ?

Fantastique, réaliste, initiatique, Le Livropathe recèle plus d'un enchantement, dans ce texte servi par une réalisation parfaite signée Frédéric Dussenne.

Un bibliothécaire vieillissant a fait paraître une annonce pour trouver un assistant. C'est une jeune fille qui a répondu et se présente devant lui. Ava est bien lissée et porte des lunettes, comme de juste pour une aspirante rate de bibliothèque. Théo le bibliothécaire espère lui léguer ce don inouï qu'il possédait avant cette fâcheuse rhinite chronique : il reconnaissait les ouvrages, leur auteur, la date d'édition... à l'odeur. Chaque livre dégage son histoire, sueur, sang séché, herbe tendre, tarte à la rhubarbe renvoient à ce qu'il est, poétique, idéaliste, fantaisiste. Un chef-d'oeuvre sent fort, quand une oeuvre mineure laisse dans son sillage une effluve aigrelette.

Pour écrire cette jolie pièce initiatique, qui aurait plu à Paul Willems avec son mélange d'enchantement et de gravité, Thierry Debroux s'est souvenu de son propre père qui l'emmenait chez les bouquinistes humer, palper, recueillir les livres précieux pour le savoir, ou le pouvoir d'évasion qu'ils renfermaient. Que sent une pièce de Thierry Debroux ? Une grande tendresse pour les êtres et leurs secrets, un désir de poursuivre les dialogues interrompus, de combler les lacunes, de passer outre aux barrières de l'orgueil ou de la pudeur et une curiosité pour la faille perceptible entre l'ici et l'ailleurs. Les morts et les vivants y vivent en bonne intelligence, ou se disputent de plus belle. Lui aussi aime le livre, au point d'écrire des pièces de théâtre qu'il met en scène (La Poupée Titanic, Termini Roma). Pas plus tard que le mois dernier il créait Moscou Nuit Blanche, à Mons et au Public. Pour la première fois, une de ses pièces donc est montée par un autre que lui.

Le Rideau de Bruxelles a demandé à Frédéric Dussenne de rêver sur cet univers apparemment distant du sien. Erreur, ce qu'il fait de la pièce de Debroux, avec cette distribution-là, cette musique de scène là, signée par un Pascal Charpentier très inspiré, est un petit moment de bonheur. L'épatant décor de Vincent Lemaire, cette cage d'escalier grisâtre suintant le lieu public déserté depuis longtemps, est éloquent dans ses nuances, ses teintes passées et ses arrondis, ses espaces cachés. Au centre, une sorte de trappe, de passe-plat vers une autre dimension. Une alcôve, capitonnée façon cercueil de luxe, écrin ou chambre d'insonorisation pour fous furieux... Elle recèle un livre "à ne jamais ouvrir". Un livre blanc, dans lequel chacun écrit son histoire, trace son chemin.

La pensée libre

La pièce commence dans un joyeux échange de répliques, balancées finement par Pierre Laroche. Son Théo est une sorte de professeur Nimbus ronchon, depuis qu'il a perdu le don, il est le "Beethoven des bibliothèques". Son tarin s'est tari, c'est pourquoi il entend - si j'ose dire - apprendre à Ava à développer le sien. Rabelais ne sent pas le vin mais le cèpe, la Comtesse de Ségur a un léger remugle de pipi de chat et Proust en traduction allemande a un net arrière-goût de marron écrasé, alors qu'en français dans le texte il exhale la vanille... Pierre Laroche a le don, lui, de faire surgir les images, d'entrouvrir les portes de l'imaginaire, de dire tout et son contraire en même temps et nous entrons à sa suite, houspillés, dans la pièce de Thierry Debroux comme précédés de Mary Poppins sautant dans le dessin. Et quand on croit avoir compris le ton, il change de registre, Frédéric Dussenne change de cap d'une phrase à l'autre, à la suite de Debroux lui-même qui entraîne le spectateur dans le fantastique, la critique historique, façon Farenheit 451, exhumant les ouvrages à l'index de tous les autodafés, célébrant la pensée libre, le droit à l'erreur et à l'amour, l'échange d'idées, la transmission des savoirs et le prix, intime, que cela suppose. Victor, le fils mal aimé de Théo, surgit dans cet univers où il y a peu de place pour le réel. Théo n'était pas doué pour la vraie vie, pour son incarnation. Victor vient réclamer son dû. Benoît Van Dorslaer en fait un personnage inquiétant qui déroute, un Joker ricanant et lucide, un vieil enfant blessé. Son maquillage perturbe l'attention, d'autant que sa nécessité n'est livrée que vers la fin. Quant à Ava (Anouchka Vingtier), elle est diaphane dans cet univers parcheminé, avec une raideur de poupée qui elle aussi s'explique vers la fin. Ah ! qu'il est difficile de parler de ce merveilleux spectacle, à l'osmose parfaite, sans révéler le pot aux roses, le jeu de miroir dans le miroir qui se reflète à l'infini comme sur les bouteilles d'antan du vinaigre Cristal. Les correspondances sont aussi sur la scène du Rideau qui accueille Pierre Laroche depuis cinquante ans. Ses anciens élèves, Benoît Van Dorslaer et Frédéric Dussenne, devenu professeur à son tour, notamment de Anouchka Vingtier, lui rendent un peu de ce qu'il leur a donné. On le voit, un plaisir ne vient jamais seul. Le premier d'entre eux est le style de Thierry Debroux, ce don qui est le sien de révéler des univers entiers en quelques mots, sans jamais confondre richesse du propos et abondance de texte. Finement écrit, il sonne, est fait pour être dit, joué, avec une efficacité tout en écho et suggestion. Ainsi la vie de Théo, celle de Victor et même d'Ava sont tissées d'autres existences, de destins contrariés, de blessures ébauchées sans atermoiement. Lear, Shakespeare sont là, dans cette souffrance humaine transcendée. Résultat : on rit, on est émuss, surpris, bluffés et ravis.

Sophie Creuz / L'Echo 8/05/03

Anouchka Vingtier et Pierre Laroche dans Le Livropathe

© Daniel Locus

UN SUCCES, VUE DE NEZ

La nouvelle pièce de Thierry Debroux confirme la souplesse de l'auteur belge. Son "Livropathe" fait rire et frémir, au Rideau. Avec trois acteurs étonnants.

On dit qu'un bon plat se déguste d'abord avec les yeux. Pour Théo, le personnage central du « Livropathe », un livre s'apprécie d'abord avec le nez. Il existe un lien intime entre le contenu d'un ouvrage et le fumet qui s'en dégage, estime le vieil homme, unique gardien de sa vaste bibliothèque aux allures de dédale. Le hic, c'est que son étonnante faculté vient de le fuir : Théo a le pif muet. Il est perdu : le voici, craintif, devenu « Livropathe », donnant son titre à la pièce du Belge Thierry Debroux.

Au Rideau de Bruxelles, la découverte de ce texte surprenant, mis en scène par Frédéric Dussenne, nous fera passer par toutes les odeurs de l'émotion : guimauve du mélodrame, soufre du conte fantastique, piment de la comédie, sel de la tragédie, poivre du polar ! Au total, ce mélange fleure bon le succès.

On s'épate d'abord du lieu du drame. Le scénographe Vincent Lemaire nous mène dans une cage d'escalier à la fois réaliste et onirique, bâtie sur une perspective un peu biaisée, colorée par les éclairages joyeusement inquiétants de Guy Simard.

Le jeu courtisera le même doute entre réalité et cauchemar, achevant la cohérence du spectacle. Tour à tour fantomatiques, concrets, angoissés ou angoissants, trois êtres rôdent dans ces lieux. Il y a Théo, bien sûr, ce maître olfactif et coupé du monde auquel le comédien Pierre Laroche offre sa voix rocailleuse, son humour à froid, son sens de la progression et sa force émotionnelle. Face à ce géant aux pieds d'argile, il y a Ava, une jeune fille engagée par Théo pour affronter ses difficultés. Leurs rapports de force vont connaître une évolution inattendue, jouée tout en finesse et en petits gestes par Anouchka Vingtier, jeune actrice dont l'aplomb et le sens de la dérision font déjà des merveilles.

Entre les deux, il y a une sorte de rat de bibliothèque. Il bouffe les livres, mesure 1 mètre 70 et s'appelle Victor. Il surgit toujours quand on ne l'attend pas, notamment pour faire des révélations sur le lien filial qui l'unit à Théo... Entre Quasimodo et Tom Sawyer, le comédien Benoît Van Dorslaer donne une épaisseur drolatique au personnage. Il bondit, joue les Dracula et parvient à nous pincer le cour. Chapeau !

On l'aura deviné : la mise en scène joue la carte de personnages au bord de la caricature. Le talent de Frédéric Dussenne est de ne jamais les y laisser chuter. Très tenue, farcie de clins d'oil qui arrachent les rires, la direction d'acteurs favorise l'humour, mais sans rien forcer : la blague, comme le frisson d'ailleurs, sont les ingrédients de base du texte.

Dans son goût du mélange stylistique, la pièce hésitera parfois sur l'intrigue à suivre. Quand vient l'odeur de la mort, on s'accroche au polar. Mais quand s'élève le fumet du dialogue philosophique, on s'engourdit un peu. Pour Thierry Debroux, homme de flair, le talent sera de retomber sur ses pattes. Sans se péter le pif.

Le Soir 8/05/03 / Laurent Ancion

 

Pierre Laroche dans Le Livropathe© Daniel Locus

DEGUSTEZ LES LIVRES PAR LE NEZ

D'une pièce de théâtre, il est toujours possible de saluer l'un ou l'autre aspect : le choix du texte, le jeu des acteurs, l'originalité de la mise en scène ou bien encore le soin des éclairages ou la conception du décor...

A la vision du Livropathe le soir de la première, l'évidence s'est imposée d'elle-même : cette création de la pièce de l'auteur, acteur et metteur en scène belge Thierry Debroux, qui clôt la saison du soixantième anniversaire du Rideau de Bruxelles, relève tout simplement de l'état de grâce. Pour la magie du texte d'abord.

Thierry Debroux nous fait déguster la littérature avec le nez. Son personnage Théo, collectionneur invétéré de livres, cherche à transmettre son savoir : le don d'identifier n'importe quel ouvrage en le respirant. Car selon Théo, Proust sent la vanille et la comtesse de Ségur le pipi de chat... Quant à Nietzsche, il ne sent rien, ce qui irrite le vieil homme car, à force de tenter d'identifier l'odeur du philosophe, il en a perdu l'odorat. La jeune Ava sera-t-elle l'héritière de ce fabuleux savoir, la dépositaire de la précieuse collection ? Et qui est ce Victor qui rôde dans la maison comme une âme en peine, tentant de protéger Ava ?

"J'ai écrit cette pièce en souvenir de mon enfance. J'ai passé des heures parmi les odeurs de livres dans les bouquineries de Bruxelles où m'emmenait mon père", confie Thierry Debroux. Dans ce "thriller" sensible faisant la part belle au fantastique, l'auteur aborde l'amour des livres mais aussi le besoin de reconnaissance parents-enfants et la délicate question de la transmission du savoir. Une transmission qui trouve ici tout son sens dans cette belle aventure théâtrale.

Sur les conseils de Jules-Henri Marchant, le directeur du Rideau de Bruxelles, Thierry Debroux a en effet "lâché son bébé" pour le proposer au talentueux metteur en scène Frédéric Dussenne. Celui-ci a confié le rôle de Théo à son maître Pierre Laroche (bouleversant !) qui fut aussi le professeur de Benoît Van Dorslaer, un Victor cynique, inventif et très émouvant. Face à ces deux "monstres" du théâtre, la jeune "Ava", Anouchka Vingtier, élève de Frédéric Dussenne (et dont c'est le premier "grand rôle") tire son épingle du jeu avec finesse.

"J'ai été extrêmement ému en découvrant mon texte joué et mis en scène", rapporte avec humilité, Thierry Debroux. Un petit bijou dont l'écrin (le décor) vaut à lui seul le détour. A s'offrir au plus vite !

La Nouvelle Gazette 5/05/03 / Katel Freson

Benoît Van Dorslaer, Anouchka Vingtier et Pierre Laroche dans Le Livropathe

© Daniel Locus

THRILLER METAPHYSIQUE ET POETIQUE

Au Rideau, où l'on découvre l'odeur de Kafka, Nietzsche, Shakespeare... Avec un Pierre Laroche magistral.

Le Livropathe, double histoire de transmission.

Qui n'a jamais humé ne fût-ce que l'encre fraîche d'un livre neuf pourrait bien prendre Théo Jürgens pour un vieux fou maniaque. Lui-même ne se présente pas autrement - jadis "maître des odeurs livresques", capable rien qu'au nez de reconnaître l'auteur, le titre et même l'année d'édition du moindre volume, aujourd'hui privé par un maudit rhume chronique de son sens si précieux. La jeune Ava elle-même, engagée à l'essai pour mettre un peu d'ordre dans son repaire, se voit mal côtoyer longtemps l'énergumène, ni ne renifle autre chose, a priori, que le moisi dans la Divine Comédie. Soit. Théo lui apprendra. En commençant par Shakespeare. "C'est le plus simple. C'est lui qui sent le plus fort. Une odeur de sang séché mêlée à la sueur du pouvoir." En plus de ces deux-là il y a Victor, surgissant comme un diable. Et un livre interdit qu'il faudra bien ouvrir...

Pour cette nouvelle pièce - créée au Rideau tandis que son Moscou nuit blanche est encore pour quelques jours au Public -, Thierry Debroux avoue un lien avec la "figure du père". Le sien, "ouvrier la semaine et collectionneur les jours de repos", dont le souvenir est associé au parfum des bouquins. Et puis ce Livropathe, père manqué dans la chair, régnant sur son domaine dont il cherche en vain à assurer la transmission.

Voilà, pour le metteur en scène Frédéric Dussenne, l'un des piliers de cette "étrange et inquiétante partie de cache-cache dont l'issue est une énigme" : transmettre, apprendre, donner les outils du savoir. La distribution en offre du reste une belle illustration. Pierre Laroche (Théo fiévreux, fragile, formidable) fut autrefois le professeur de Frédéric Dussenne, qui lui-même allait devenir son assistant puis son chargé de cours. Benoît Van Dorslaer (Victor ténébreux, pathétique et attachant) fut lui aussi son élève. Et la jeune Anouchka Vingtier (douce et redoutable Ava) a suivi naguère l'enseignement de son metteur en scène.

Déclaration d'amour aux livres, poétique souvent, parfois presque naïve, Le Livropathe est aussi acte de foi au fantastique. A la construction du texte - simplicité, astuce, glissement vers le chaos - répond celle du décor. Signé Vincent Lemaire, il tient du labyrinthe, de la figure impossible. Sur la bibliothèque, quoi de plus classique pourtant ? flotte une effluve d'inquiétude.

La Libre Belgique 6/05/03/ Marie Baudet

PAGES D'OMBRES

Un voyage magique entre les livres et les hommes, écrit par Thierry Debroux, mis en scène par Frédéric Dussenne : Le Livropathe, au Rideau de Bruxelles

La saison du Rideau de Bruxelles se clôt sur un faisceau de rencontres idéales, un jalon de plus dans l'édifice que Frédéric Dussenne construit dans cette maison autour de notre littérature dramatique. Le Livropathe, de Thierry Debroux, se profile dans le sillage des œuvres de Paul Willems et de Jean Sigrid, de Jean Ray aussi, de leur glissement "naturel" sur la frontière des vivants et des morts, de la légèreté et de l'humour qui creusent des blessures d'êtres complexes, en effaçant les repères apparents pour laisser sourdre nos mémoires enfouies. Nourri de l'enfance de l'auteur, Le Livropathe conte l'histoire de Théo, qui avait le don de respirer ses livres (l'odeur de sang séché de Shakespeare, celle de banquette de tramway pour Kafka…). Sa mystérieuse collection a rongé sa famille, comme ce rat furtif dans le labyrinthe de ses bibliothèques, dédales de ses fantasmes. Livres d'une vie ? "L'autre réalité", où le vieil homme aimerait mettre de l'ordre, affronter enfin la mort de Victor, l'enfant négligé. Pour l'aider et pour assurer la transmission d'un savoir, il a recruté (inventé) une jeune femme "dont la tête est un cimetière" : Ava aidera au grand passage…
Tous les fils psycho-fantastico-symbolistes de la trame du Livropathe, Frédéric Dussenne les a tissés dans un ludisme et un suspense constant, qui s'appuient sur le dynamisme d'un décor fascinant (Vincent Lemaire, lumières de Guy Simard), inspiré par l'expressionnisme autant que par Rembrandt : volées d'escaliers, ombres, petite musique qui s'insinue et donne la chair de poule (Pascal Charpentier)… Sur scène, un autre passage de témoin se réalise, d'une émotion palpable, entre Pierre Laroche (Théo), maître de Frédéric Dussenne et de Benoît Van Dorslaer (Victor), qui croise Anouchka Vingtier, elle-même élève de Dussenne : tous réalisent une sorte de miracle.

Michèle Friche / Le Vif/L'Express 9/05/03

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