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UNE SAISON EN ENFER de Arthur Rimbaud - Cycle Musique et Poésie

À moi. L'histoire d'une de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles,
et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.
J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques,
enseignes, enluminures populaires; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations,
républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents: je croyais à tous les enchantements.

J'inventai la couleur des voyelles!
-A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement
de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs,
je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens.
Je réservais la traduction. Ce fut d'abord une étude.
J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable.
Je fixais des vertiges.

Extrait de " Délires 2 : Alchimie du verbe", Une Saison en enfer. Arthur Rimbaud

L'Oeuvre

Été 1873, Rimbaud s'est retiré dans la ferme familiale à Roche, pour achever la rédaction d'"Une Saison en enfer". Autobiographie vertigineuse qui clôt l'œuvre rimbaldienne, cet écrit apparaît aujourd'hui comme l'un des plus importants de la littérature française.

Á la veille de ses 19 ans, Rimbaud recourt à la prose et invente une langue poétique résolument éclatée qui charrie ses sensations et ses hallucinations. Dans ce "Livre nègre" ou "Livre païen", comme il pense d'abord l'intituler, l'heure est au bilan. Le moment est venu, en effet, de tirer les conclusions du "dérèglement de tous les sens" qu'il prônait en 1871 dans sa lettre manifeste dite du "Voyant". Retraçant sa quête spirituelle, il note alors l'inexprimable. Et il constate douloureusement son échec, lui qui avait vécu pour que rien ne sépare désormais la poésie de l'existence et qui recommandait, pour accéder à la compréhension du monde, toutes les formes de la connaissance immédiate.

Autre cri, sa relation passionnelle et conflictuelle avec Verlaine est relatée par le jeune poète, écorché et particulièrement tourmenté au terme de deux années d'une liaison orageuse et ponctuée de déchirements violents.

Un point d'orgue à une jeunesse hallucinée…

Alain Eloy et Julien Roy dans Une Saison en enfer

photo © Daniel Locus

Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale,
je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher,
et la réalité rugueuse à étreindre! Paysan!

Suis-je trompé? la charité serait-elle sœur de la mort, pour moi?
Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.

Mais pas une main amie! et où puiser le secours ?

Extrait de "Adieu", Une Saison en enfer. Arthur Rimbaud
photo © Daniel Locus

Hoc si crimen erit
crimen amoris erit

Properce

Si faute il y a, c'est la faute de l'amour

Une Saison en enfer est un poème. C'est aussi le récit d'une crise. Si le texte ne semble pas - du moins pas en apparence - être de ceux qui se prêtent aisément à un traitement théâtral, la crise, elle, est incontestablement dramatique.

C'est le seul de ses textes que Rimbaud ait proposé lui-même à la publication. Il nous donne, à la fin du manuscrit, une indication précise sur la période de sa rédaction : avril - août 1873.

En avril, c'est une suite de déchirements violents avec Verlaine à Londres. Conformément à la "méthode" définie dans les lettres dites "du voyant", ils avaient tenté ensemble d'atteindre l'inconnu par le dérèglement de tous les sens. Une effroyable lassitude s'installe. Rimbaud jette sur le papier les premières lignes de ce qu'il appelle alors son "livre païen" ou "livre nègre" et dont il estime que (son) sort dépend.

En juillet, c'est le drame de Bruxelles, le coup de feu dans la main, l'incarcération de Verlaine. Épilogue pathétique d'une formidable histoire d'amour qui durait depuis plus de deux ans et qui avait radicalement transformé ces deux hommes, ces deux immenses écrivains.

Rimbaud rejoint la ferme familiale de Roche, dans les Ardennes françaises. Sa sœur, Isabelle, alors âgée de treize ans, rapportera dans ses souvenirs que son frère s'enfermait des journées entières dans le grenier d'où parvenaient, à travers le plancher, à sa famille stupéfiée, des larmes, des gémissements, des cris de rage, et aussi ce soupir déchirant : Oh Verlaine ! Verlaine. Il achevait Une Saison en enfer.

À l'heure du bilan, ce jeune homme orgueilleux de dix-neuf ans, partisan de la Commune, qui s'était dit "voyant", pensait détenir des secrets poétiques - politiques - pour changer la vie et voulait réinventer l'amour, est cruellement rendu au sol. L'armée de Thiers a triomphé des insurgés, la bourgeoisie a replongé la France dans sa léthargie, l'aventure poétique s'est avérée insatisfaisante et Rimbaud s'est découvert, dans les larmes, une incapacité profonde au bonheur.

Rimbaud n'est pas un modèle. C'est un poète. Ses déchirements, ses doutes, ses erreurs nous apprennent l'essentiel sur notre condition d'hommes et de femmes tiraillés entre l'idéal et les exigences de l'action. Sa vie entière est une quête désespérée, une fuite en avant. Entre la recherche éperdue et vertigineuse d'une poésie dégagée des contraintes de la logique qui accapara son adolescence et l'exploration des territoires inviolés d'Abyssinie qu'il entreprit dans sa maturité, il n'y a pas de rupture. Cette vie pétrie d'intranquillité est d'une cohérence poignante. Jusque dans ce corps finalement mutilé, humilié, asservi à l'idée.

Une Saison en enfer enregistre, bien sûr, le constat d'un échec. Mais, au nadir de la désespérance, on y trouve cette conviction inébranlable que l'on verra, un jour, une humanité nouvelle célébrer Noël sur terre (...) dans une âme et un corps.

Il y a ces mots dans le poème : oui, c'est à l'éden que je songeais. C'est-à-dire au temps d'avant la séparation du bien et du mal; d'avant le moralisme chrétien.

Verlaine a compris et traduit avec une éloquence bouleversante, du fond de sa prison de Mons, l'essence du combat spirituel livré sans ménagement par son ami : "Assez et trop de ces luttes inégales ! Il va falloir qu'enfin se rejoignent les Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales ! Assez et trop de ces combats durs et laids !"

René Char, quant à lui, écrira, dans "Fureur et Mystère" : "Le poème est l'amour réalisé du désir demeuré désir". Vu sous cet angle, l'échec de Rimbaud est une incroyable victoire. Il faut sans doute accepter de se perdre.

Frédéric Dussenne.

 

Qu'est-ce qu'il dit de sa voix profonde et tendre
Qui se marie au claquement clair du feu
Et que la lune est extatique d'entendre ?
Alain Eloy et Julien Roy dans Une Saison en enferOh ! je serai celui-là qui créera Dieu !

Nous avons trop souffert, anges et hommes,
De ce conflit entre le Pire et le Mieux.
Humilions, misérables que nous sommes,
Tous nos élans dans le plus simple des vœux.

Ô vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes,
Ô les gais Saints ! Pourquoi ce schisme têtu ?
Que n'avons-nous fait, en habiles artistes,
De nos travaux la seule et même vertu !

Assez et trop de ces luttes trop égales !
Il va falloir qu'enfin se rejoignent les
Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales !
Assez et trop de ces combats durs et laids !

Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire
En maintenant l'équilibre de ce duel,
Par moi l'enfer dont c'est ici le repaire
Se sacrifie à l'Amour universel ! "


Verlaine. Extrait de Crimen amoris

photo © Daniel Locus

Une force instinctive, une évidence…

On ne choisit pas vraiment Rimbaud ; c'est Rimbaud qui s'impose. C'est évident… Rimbaud, explique Frédéric Dussenne.

Vient ensuite la musique. Pour le metteur en scène : Il en a été question d'emblée. Les événements relatés dans Une Saison en enfer concernent en effet une époque très concrète dans la vie de Rimbaud et convoquent un contexte bien particulier. Tout ce que le poète note se cristallise dans la période pendant laquelle il vit sa relation tourmentée avec Verlaine. À travers leurs pérégrinations dans plusieurs grandes villes - Londres, Paris et Bruxelles - Rimbaud découvre la vie urbaine, lui le fils de paysanne, issu de la petite province ardennaise. Une Saison en enfer porte la trace de sa confrontation avec la réalité de la misère et des inégalités sociales. Verlaine avait activement participé à la Commune. Rimbaud lui-même semble avoir été à Paris juste après la semaine sanglante. Ils errent de bistrot en bistrot, la nuit, avec d'anciens compagnons de lutte de Verlaine. Les conversations sur lesquelles ont dû déboucher ces nombreuses rencontres nocturnes alimentent chez moi, l'imagerie d'un univers populaire et animé. C'est pourquoi j'ai pensé naturellement à l'accordéon. Celui qu'on devait entendre dans les bars à marins du Sud de l'Espagne ou du Portugal.

Ainsi s'explique la rencontre entre Frédéric Dussenne et Manu Comté. Entre ces deux artistes au langage différent, l'un, metteur en scène, l'autre, accordéoniste ; une même admiration et la même attirance pour le texte de Rimbaud. C'est un texte qui me fascine énormément, confie Manu Comté. Je fonctionne toujours à l'émotion. Une Saison en enfer, c'est de l'émotion pure. J'ai très vite fait le lien avec la musique d'Alberto Iglesias. La rencontre entre leurs deux univers m'a semblé d'emblée cohérente. Il se dégage de l'œuvre de ces deux artistes, une même énergie instinctive.

Cohérence… Pour Manu Comté qui apprécie beaucoup le compositeur et connaît particulièrement bien son répertoire, les univers de Rimbaud et d'Alberto Iglesias semblaient devoir se rencontrer : Par rapport à un texte aussi dense, il fallait une musique qui permette d'accrocher à des émotions. Nous cherchions une musique qui fonctionne sur le sensible, le sensuel, en toute simplicité. Nous ne voulions pas de musique trop intellectuelle. Il y a, chez Alberto Iglesias, à la fois une manière d'écrire de style populaire et contemporaine et cet accent du Sud qui correspond aux ambiances chaudes - le récit se situe en effet juste avant le départ pour l'Afrique -, mais aussi un ton à dominante mélancolique. C'est une musique à fleur de peau qui parle d'elle-même et se reçoit instinctivement.

Ainsi se sont tissés les liens entre Frédéric Dussenne et Alberto Iglesias, en passant par Manu Comté, autour de l'œuvre d'un artiste prodigieux et légendaire. Et Frédéric Dussenne d'ajouter : La musique est au centre dans ma conception du spectacle. Les paroles viennent au-delà d'une mélancolie, d'un sentiment d'attente qui émanent de la musique. Sans doute les mots sont-ils moins importants que la sensation d'une impossibilité qu'il faut chercher à traduire…

Propos recueillis auprès de Manu Comté et de Frédéric Dussenne
par Delphine Buchet. Janvier 2004.


Quant au bonheur établi, domestique ou non.. non, je ne peux pas.
Je suis trop dissipé, trop faible. La vie fleurie par le travail, vieille vérité:
moi, ma vie n'est pas assez pesante, elle s'envole et flotte loin au-dessus de l'action,
ce cher point du monde.

Extrait de "Mauvais sang", Une Saison en enfer. Arthur Rimbaud

 

Marseille, 9 novembre 1891. Il pleut.
[…]
Dans une chambre du vétuste hôpital de la Conception, un homme vient d'entrer en agonie.
[…]
Á ses côtés, la jeune femme qui le veille depuis des jours et des nuits interminables, prend ses mains dans une caresse tendre pour adoucir la fièvre, pour éloigner la peur. Elle n'espère plus rien, elle ne prie même plus, elle savait venues les heures dernières, elle attend. Son frère va mourir.

Ce frère qui gît près d'elle, son beau visage méconnaissable, ruiné par une vie d'échecs et d'amertume, elle l'a si peu connu, au fond. Il avait six ans quand elle est née ; elle n'en avait que dix lorsqu'il est parti. Elle se souvient comme en parlait leur mère, avec rage et fierté. Si intelligent, si sensible et si dur à la fois…
Incompréhensible ! Un étranger en somme, qui va brûler sa turbulente jeunesse à Paris, en menant une vie de débauche, dont on ne parle pas en famille. Que de scandales étouffés, de rancœurs indicibles !… Dans leur quiète ville de province, là-bas, au nord, sur les rives de la Meuse, il faisait un peu figure de monstre, ce frère-là.

Elle se souvient de cet adolescent sauvage, de ses fugues, de ses retours impromptus et des nouveaux départs. Elle n'était alors qu'une petite fille, à laquelle il ne pouvait confier ses immenses détresses. De quel secours lui aurait-elle été dans sa frénésie et sa désespérance de vivre ?… Elle l'aimait sans penser, sans comprendre et cela lui suffisait. Et puis, elle se souvient de ce jour de printemps, il y a plus de onze ans déjà, où il partit pour ne plus jamais revenir. Enfin ! pour si peu revenir… Onze ans de vie errante, solitaire, dans des pays d'Afrique qu'elle n'imagine pas, ces déserts d'Éthiopie où l'homme blanc va chercher l'aventure et la mort. Onze ans sans qu'il revienne, attendant la fortune, le bonheur, l'absolu de ses rêves d'enfant. Et tout cela pour quoi ?…

Seul, misérable, malade, il a dû rentrer en Europe, pour se faire amputer d'une jambe : cancer des os! Six mois d'un calvaire odieux, pour venir crever ici, loin des siens, loin de partout, si loin de la vie qu'il avait voulu réinventer !… Qu'est-ce qu'une longue nuit d'hiver peut rajouter au malheur de cet homme de trente-sept ans ? Le dernier remords, une frayeur encore inconnue, peut-être, rien en tout cas dont il ne sache l'exacte souffrance, lui qui a tant souffert ! […]

Elle se souvient encore… Elle le revoit, ces jours d'été dans la ferme familiale où, caché au grenier, il passait son temps à écrire. Enfantillages ! Charmante obstination d'un gamin qui se prenait pour un poète !… qui se souciera jamais de ce qu'a pu écrire un petit paysan des Ardennes ? Qui se souviendra un jour de ces poèmes de révolte dont nul, sans doute, n'a conservé la trace ? Lui, le premier, les avait oubliés. Ne restera de lui qu'un souvenir mouillé dans la mémoire de sa sœur. Et rien d'autre.

Dix heures sonnent à la cloche de la chapelle.
L'homme soupire aux derniers bruits de la vie. Sa main, crispée sur le ventre, se détend et glisse tout doucement le long du drap. Sa bouche s'entrouvre pour libérer une plainte muette et se fige. Sous les paupières, l'imperceptible palpitation de la vie vient de s'éteindre.

Qui se souviendra d'Arthur Rimbaud?

Extrait de la préface de Bernard Barokas dans "Rimbaud", Biographies <Travelling>,
Éditions Duculot, 1980, Paris-Gembloux


Julien Roy et Alain Eloy dans Une Saison en enfer

photo © Daniel Locus

La poésie ne rythmera plus l'action;
elle sera en avant.
1

Chez Rimbaud, l'instinct provocateur a double pouvoir d'attirance et de répulsion. Coup de bélier dans le corps de la création, il ouvre les portes de la révélation à ceux qui d'emblée acceptent les risques de l'aventure verbale. Mais il déroute ceux qui ne recherchent dans le poème qu'une démonstration ou un bel exercice de style.

Aux refuges rassurants de la Raison, Rimbaud substitue les mirages d'une "Raison" poétique insaisissable, arrivée de toujours, qui t'en iras partout 2.

Il balaie éthique et esthétique en se faisant "l'âme monstrueuse" et en "se cultivant des verrues sur le visage 3". Aux traîtres qui voudront toujours revêtir d'habits explicatifs les moires de la nudité poétique, Rimbaud répond d'avance : "J'ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens 4."

[…]

Rimbaud ne nous invite pas à subir passivement le rythme de sa poésie. Il nous apprend plutôt que l'approche poétique réside dans le désir d'être entraîné par elle. Généreux jaillissement, l'œuvre de Rimbaud est moins dans le poids que dans l'élan. Son génie provocant fait naître en nous le désir de lui répondre. Son arme n'est plus la lyre, c'est l'aimant.

Le poète a donné à son écriture une telle impulsion qu'à travers le silence africain, elle continue encore de nous interpeller. Alors même qu'il compose ses chefs-d'œuvre, Rimbaud a déjà épousé les profondeurs muettes de la parole. Il a tout dit dans un temps d'éclair qui annonce le temps du silence. "Assez vu. Assez eu. Assez connu." Le silence de Rimbaud prend figure d'ultime provocation. Ce mutisme hautain qui ne cesse d'intriguer et de fasciner, nous maintient dans une attente interrogative qui est l'essence même de la poésie.

Extrait de la préface de Daniel Leuwers dans "Rimbaud. Poésies",
Le Livre de Poche, 1984, Paris

1 Lettre du voyant | 2 "A une raison" dans Les Illuminations | 3 Lettre du voyant | 4 Parole attribuée à Rimbaud

 

L'automne déjà! - Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, - loin des gens qui meurent sur les saisons.

L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts et qui seront jugés! Je me revois, la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le cœur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment…
J'aurais pu y mourir… L'affreuse évocation! J'exècre la misère.

Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du confort!

- Quelques fois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée!

Extrait de "Adieu", Une Saison en enfer. Arthur Rimbaud


Écoutons la confession d'un compagnon d'enfer: O divin Époux, mon Seigneur, ne refusez pas la confession de la plus triste de vos servantes. Je suis perdue. Je suis soûle. Je suis impure. Quelle vie!

Pardon, divin Seigneur, pardon! Ah! pardon! Que de larmes! Et que de larmes encore plus tard, j'espère!

Plus tard, je connaîtrai le divin Époux! Je suis née soumise à Lui.- L'autre peut me battre maintenant!

À présent, je suis au fond du monde! Ô mes amies!… non, pas mes amies… Jamais délires ni tortures semblables… Est-ce bête!

Ah! je souffre, je crie. Je souffre vraiment. Tout pourtant m'est permis, chargée du mépris des plus méprisables cœurs.

Enfin, faisons cette confidence, quitte à la répéter vingt autres fois, - aussi morne, aussi insignifiante!

Je suis esclave de l'Époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles. C'est bien ce démon-là. Ce n'est pas un spectre, ce n'est pas un fantôme. Mais moi qui ai perdu la sagesse, qui suis damnée et morte au monde, - on ne me tuera pas! Comment vous le décrire! Je ne sais même plus parler. Je suis en deuil, je pleure, j'ai peur. Un peu de fraîcheur, Seigneur, si vous voulez, si vous voulez bien!

Je suis veuve… - J'étais veuve…- mais oui, j'ai été bien sérieuse jadis, et je ne suis pas née pour devenir squelette!…- Lui était presque un enfant… Ses délicatesses mystérieuses m'avaient séduite. J'ai oublié tout mon devoir humain pour le suivre. Quelle vie! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. Je vais où il va, il le faut. Et souvent il s'emporte contre moi, moi, la pauvre âme. Le Démon! - C'est un Démon, vous savez, ce n'est pas un homme.

Extrait de " Délire 1 : Vierge folle - L'Époux infernal ", Une Saison en enfer. Arthur Rimbaud

 

Le service pédagogique | Tél. 32 (0)2.507.83.62
Christelle Colleaux | christelle.colleaux@rideaudebruxelles.be

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