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UNE
SAISON EN ENFER de
Arthur Rimbaud - Cycle Musique et Poésie
 
Deux Arthur R., de mot et de chair
Le Rideau de Bruxelles vit à l'heure
rimbaldienne : Julien Roy et Alain Eloy incarnent admirablement Une
saison en enfer, mis en scène par Frédéric
Dussenne
Donner leurs couleurs aux voyelles, faire sonner
les consonnes , incarner le " je " d'Une saison en enfer
écrite par Arthur Rimbaud en 1873, dans le sillage de la rupture
avec Verlaine
Non pas un Rimbaud, mais deux : Julien Roy et Alain
Eloy, vêtus de blanc comme sur les autoportraits du poète-voyageur-marchand
d'armes à Harar, en Abyssinie (Ethiopie). Entre les deux, un
miroir mobile et sans tain, qui les fait naître l'un de l'autre
: Rimbaud face à lui-même, mais aussi face à Verlaine,
en permutations, portant chacun trace des blessures du poète
: la main blessée par le coup de feu de Verlaine, et le genou
bandé par où se glissa la tumeur de Rimbaud. Les corps
et leur unique chaise jouent dans les clairs-obscurs (acteurs eux aussi)
de Renaud Ceulemans.
De part et d'autre de cet espace de jeu (conçu par Marcos Viñals
Bassols), les spectateurs se font face, immergés dans l'arène
poétique par l'accordéon de Manu Comté et la musique
d'Alberto Iglesias (compositeur des derniers films d'Almodovar, entre
autres), insertions populaires et mélancoliques, respirations
et amplifications de cette vertigineuse descente aux enfers d'un jeune
homme de 19 ans, " damné par l'arc-en-ciel ",
en quête de soi, de sens vital, d'amour. " Elle
est retrouvée. Quoi ? l'Eternité. C'est la mer mêlée
au soleil
" " La charité serait-elle sur
de la mort, pour moi ? " C'est un déferlement hallucinatoire
en sursauts d'émois et de révoltes, qui tient en haleine,
interroge, écorche la raison, mais subjugue par le verbe maîtrisé,
par les gestes de fièvres, par les rires, par le rythme du miroitement.
Sans illustrer ou expliciter, Frédéric Dussenne se révèle
une fois de plus un fascinant metteur en sons et en sens pluriels, écorchés
vifs, de la chair poétique.
Michèle Friche
©
Le Vif/L'Express 19/03/04

photo
© Daniel Locus
Les mots dits du poète
Je est un autre. Alors, pourquoi ne pas
le faire dialoguer avec lui, moi, et dédoubler sa parole ? Frédéric
Dussenne n'en est pas à sa première théâtralisation
poétique. Après William Cliff, ce sont les hallucinations
d' " Une saison en enfer " qu'il rêvait de transposer
à la scène. Sacré défi, la poésie
sur les planches ! Le metteur en scène l'avoue : la prose de
Rimbaud le saisit comme le récit d'une crise dramatique, mais
pas nécessairement théâtrale. Une crise de jeunesse
empreinte de maturité, au carrefour d'une vie, un voyage dans
les abysses d'un moi traversé d'idées, de dualité
et de contradictions.
Au milieu du public qui se fait face, deux comédiens
vêtus de blanc font vibrer à toute vitesse, et avec une
vigueur parfois excessive, les mots, les maux et l'émoi de Rimbaud.
Une heure vingt minutes pour donner chair à un texte récité
dans son intégralité, obscur et pourtant lumineux, que
soulignent les éclairages de Renaud Ceulemans. Appuyée
par l'alternance de tons et de volume, l'émotion est cadencée
par les accents chauds de l'accordéon de Manu Comté. Ils
accompagnent l'atmosphère dramatique des sons aigus et denses
d'Alberto Iglesias, le compositeur d'Almodovar. L'entrelacs de la musique
et des voix, aussi, est un dialogue.
Jadis, si je me souviens bien, ma vie était
un festin où s'ouvraient tous les coeurs, où tous les
vins coulaient. De sa voix profonde, Julien Roy s'immerge dans l'évocation
du passé et du futur de Rimbaud, tout en faisant penser à
l'alter echo que fut l'amant Verlaine, l'ami, l'oreille, mais aussi
l'altercation et la confrontation. Plus jeune, sous certaines lumières
d'une ressemblance saisissante avec le rond Rimbaud, Alain Eloy fait
sonner l'ébriété et le présent du poète,
traversé de ses fulgurances.
Entre les acteurs, un miroir sans tain. La parole
s'y répercute, reflète, tournoie. A travers la transparence
du grand cadre, la quête de soi se déploie. La vraie vie
est absente, nous ne sommes pas le monde. Sur ce miroir, l'essentiel
de la scénographie, signée Marcos Viñals Bassols,
s'écrit aussi le sonnet des voyelles ou l'éternité.
Elle est retrouvée ! Quoi ? L'éternité.
C'est la mer mêlée au soleil. Des vers sublimes
relayés par les deux comédiens et un impressionnant tour
de passe-passe.
Les images d' " Une saison en enfer "
sont vivantes, mais sans toujours pouvoir éclairer un texte obscur,
à la croisée des chemins. Amassées dans un apparent
désordre, ces visions poétiques résistent parfois
à l'intelligibilité. Mais les images fortes et la dualité
du texte, la recherche de la modernité à une époque
tourmentée, la bougeotte d'un poète explorateur, la quête
de sens d'un homme, les vertiges qu'il tente de fixer, émerveillent
les oreilles.
Anne-Sophie
Leurquin © Le Soir

photo
© Daniel Locus
Rage Rimbaud en chair et en son
Arthur Rimbaud, personnage mythique de la littérature
du XIXe siècle, poète rebelle et écorché
par des idéaux trop absolus pour être tangibles. Figure
mythique également pour la relation d'amour et de passion artistique
qu'il a entretenue avec Paul Verlaine, autre poète, de dix ans
son aîné, autre écriture aussi, emplie de romantisme
et de mélancolie torturée.
Durant deux ans et demi (1871-1873), ces deux hommes vont connaître
une intimité pour le moins tumultueuse, balancée entre
ruptures orageuses et fuites exaltées à Bruxelles ou à
Londres, qui s'achèvera dans le scandale, Verlaine tirant sur
son ami dans un hôtel bruxellois.
Bilan : Paul est condamné à deux ans de prison et Arthur,
légèrement blessé à une main, rejoint la
ferme familiale, près de Charleville, et achève "
Une Saison en enfer ". Un surprenant objet littéraire, à
la fois recueil de pensées multiples, journal intime poétique
et lâché de fiel à la face du monde. Arthur avait
à peine 19 ans et signait déjà son " testament
" : pendant les 18 ans qu'il lui restera encore à vivre,
il se consacrera aux affaires (parfois douteuses) et n'écrira
plus une ligne poétique (son dernier poème connu date
de 1874).
uvre charnière s'il en est, cette " Saison en enfer
" est d'une appréhension plutôt trouble : la mettre
en scène et en voix est un défi résolument fou
! Et pourtant, c'est bien la tâche à laquelle s'est attelé
Frédéric Dussenne, avec un sens du verbe et du rythme
tout à fait bouleversant. Il est vrai que ce metteur en scène
bruxellois aime les mots et excelle tout particulièrement dans
les adaptations d'uvres non-théâtrales à haute
charge poétique : de Henry Bauchau à William Cliff en
passant, plus récemment, par Pascal De Duve.
Il n'empêche que Rimbaud ne joue pas avec une narration des plus
limpides, mais davantage avec l'énergie de ses mots et réflexions
jetés sur la feuille. Il en ressort une certaine confusion pour
l'esprit, mais une émotion directe, instinctive, pour le "
corps ". Accéder à un " univers poétique
qui parlerait à tous les sens ", invoque Rimbaud dans "
Une Saison en enfer ". Il est évident qu'il y a quelque
chose de ce gabarit là dans son écriture. Et il est évident
aussi que c'est le principe même qui a guidé la mise en
scène. Aidé par deux comédiens d'exception (Julien
Roy et Alain Eloy), Frédéric Dussenne offre aux mots de
Rimbaud toute leur épaisseur charnelle, leur force, n'hésitant
pas à appuyer sur la rage et la folie qu'ils renferment. L'ensemble
est par moment trop criard, ou un peu long à digérer avec
" simplicité ", mais quelle fulgurance ! Quel beau
pied de nez aussi à l'imagerie d'Epinal , qui a souvent tendance
à idolâtrer Rimbaud. Rien de tout cela ici, puisque l'écorché
apparaît dans toute sa démesure, presque terrifiante.
L'idée de donner une double voix au texte donne une dynamique
tout particulière au texte, et vous laisse des questions en suspens.
Mise en scène d'une certaine schizophrénie du poète
? Se pourrait-il que l'un des deux hommes soit Verlaine, même
si les mots sont de Rimbaud ?
Et à tout ce tourbillon d'émotion électrique, l'accordéoniste
Manu Comté vient ajouter une force mélancolique déchirante.
Un pas largement décisif dans ce plongeon de tous les sens dans
l'écriture unique d'Arthur Rimbaud !
Olivier
Hespel © La Capitale 19/03/04

photo
© Daniel Locus
Tous les paysages de Rimbaud
Une Saison en enfer c'est un poème,
c'est désormais aussi une pièce jouée sur les planches
du Rideau de Bruxelles. De lumineux vertiges.
Deux chaises noires et un miroir sans tain. Deux
acteurs vêtus de blanc se font face sans se voir sur une scène
placée entre deux gradins emplis de spectateurs. Un accordéoniste
(Manu Comté) entame quelques notes d'une musique écrite
par Alberto Iglésias.
"Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin
où s'ouvraient tous les curs, où tous les vins coulaient.
Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. Et je l'ai trouvée
amère. Et je l'ai injuriée. Je me suis armé contre
la justice. Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère,
ô haine, c'est à vous que mon trésor a été
confié ! ". "Une Saison en enfer" se lit et
s'écoute comme le point d'orgue de deux années d'amours
tumultueuses vécues avec Paul Verlaine. En juillet 1873, c'est
le " drame de Bruxelles " : Verlaine tire un coup de feu dans
la main de Rimbaud. C'est au cur même de cette autobiographie
vertigineuse que nous emmène Frédéric Dussenne.
Un long poème, a priori assez peu théâtral, mais
que le metteur en scène a réussi à incarner d'une
belle manière. Les acteurs, Alain Eloy et Julien Roy, paraissent
littéralement habités par ce texte âpre et excessif,
alliant vigueur des corps et des gestes à celle des mots de Rimbaud.
Interprétant les visages multiples du poète, ils signent
tout à la fois son passé, son présent et son futur
: l'un, le plus jeune, genou bandé, éclairé de
tons chauds, porte déjà les stigmates de sa fin, et le
second, un peu plus âgé, la main pansée, un peu
plus blafard sous la lumière blanche, renvoie par moment à
Verlaine. Echec, désespoir, illumination
les deux comédiens
se lancent à la figure les mots de Rimbaud dans un beau chassé-croisé
autour du miroir pivotant sur lequel viendra s'inscrire l'éternité
:
" Elle est retrouvée ! Quoi ? L'éternité
C'est la mer mêlée au soleil ". Et soudain, celui
qui voulait " écrire des silences " bruit au plus profond
de nous. Comme dit le poète : une " extase dans un nid
de flammes ".
Martine
Versonne © Le Journal du Médecin 19/03/04
Une saison en enfer
Au Rideau de Bruxelles, l'enfer de Rimbaud
souffle le torride et la glacé. Ils sont trois : Alain Eloy,
Julien Roy et l'accordéon de Manu Comté.
Dans la petite salle du Rideau, vous arrivez, vous
vous asseyez. C'est alors que vous apercevez, en face de vous, d'autres
rangées de fauteuils et d'autres spectateurs. Miroir ? Erreur.
Ou plutôt, il y a bien un miroir : il coupe la scène en
son milieu. Avec une chaise d'un côté, une chaise de l'autre.
Dans quels reflets de nous-mêmes allons-nous être embarqués
? Frédéric Dussenne passe au bord du plateau. Il dit,
murmure à des amis : " c'est un texte plus grand que
nous
"
De la musique avant toute chose, disait Verlaine. La voici. Une cascade
de cheveux blonds. Pas de visage, semble-t-il, derrière eux,
mais les longs doigts qui courent sur les touches de l'accordéon,
en bord de scène, et délivrent la musique d'Astor Piazzolla.
Elle ouvre l'insondable de la parole.
L'enfer à ciel ouvert
Enfer dédoublé, mis en écho
par deux comédiens qui font irruption en même temps des
deux côtés du miroir et révéleront pendant
une heure et demie les interfaces d'un même texte. Julien Roy,
enfin revenu au Rideau, sera un Rimbaud vibrant d'un frémissement
intérieur, et retenu même au plus fort du désespoir
ou de la vision. Alain Eloy aura le déchaînement d'un Verlaine
en tempête, ou sa tendresse. Deux pour un texte protéiforme,
" prodigieuse autobiographie psychologique " selon Verlaine,
composée par un adolescent qui voulait refaire le monde et qui
menait sa vie errante à Londres, Paris, Bruxelles, avec cet autre
génie, son miroir, son répondent, son provocateur. Suite
de textes terrifiants de violence adolescente qui pourraient renvoyer
à la " Ballade de la geôle de Reading " d'Oscar
Wilde ou aux " Sonnets terribles " de Gerard Manley Hopkins.
Sur scène, remises en questions, crises de conscience, larmes,
révoltes, espérance, visions se délivrent, se déchaînent
comme s'il ne suffisait plus de lire ou de " réciter "
la " Saison ", mais de la faire passer à travers les
corps, de l'incarner à la fois au plus profond et au plus épidermique.
Car cet interminable périple verbal est celui d'une expérience,
inscrite dans la chair et l'esprit. Elle renvoie à cette aventure
de toujours, incontournable, aiguë, d'une adolescence qui veut
à la fois décrypter et recomposer la vie, et qui retrouve
l'éternité dans la vision d'une fusion de la mer et du
soleil. Pouvoir enfin, à la fois, " posséder la
vérité dans une âme et un corps ".
Dans sa mise à la scène d'un Rimbaud-tout-entier, Frédéric
Dussenne atteint ici le plus haut point de fusion entre un texte et
sa mise au regard, à l'écoute. La scène devient
celle d'une remise-à-la-vie, aujourd'hui, d'un texte tiré
de la vie, hier. Rimbaud c'est maintenant.
Luc
Norin © La Libre Belgique
Le
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Catherine Briard | catherine.briard@rideaudebruxelles.be
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